Rechercher
  • Thibault Merckel

Parasite : un classique est né


Oh, si vous saviez comme il a été difficile de trouver les bons mots pour écrire l’introduction de cette critique… Aucun essai ne s’est révélé satisfaisant, probablement car aucun n'était à la hauteur du sujet. N’y allons donc pas par quatre chemins : Parasite est, avec Memories of Murder (2003), sans aucun doute le plus grand film de la filmographie de Bong Joon-Ho… et par extension, l’un des plus grands films du cinéma coréen.


Parasite réussit le pari d’être intelligent tout en étant populaire, intense tout en restant cocasse. L’équilibre y est absolument parfait : mise en scène, écriture, casting, lumières, musique, chaque ingrédient se hisse à un niveau de telle sophistication que l'on succombe sans hésiter à cette pure quintessence de cinéma (moderne). Bref, Parasite est le chef d’œuvre dont cette fin de décennie avait besoin – peut-être même sera-t-il vu, avec le temps, comme le film le plus essentiel des années 2010.


Si la lutte des classes est un sujet universel depuis l’existence du cinéma, un sujet qui a d’ailleurs toujours su s’attirer les honneurs d’un certain cinéma d’auteur (la preuve avec les deux dernières Palmes d’Or, Une Histoire de Famille en 2018 et donc Parasite cette année), Bong Joon-Ho parvient magistralement à éviter l’écueil du manichéisme primaire : chez lui, si les familles pauvres sont jalouses et les familles riches sont condescendantes, elles n’en restent pas moins, toutes autant qu’elles sont, des familles soudées.


A partir de ce constat, il devient alors impossible de ne pas ressentir d’empathie pour les héros de Parasite, un clan de petits escrocs qui n’ont aucun scrupule à ruiner la vie d’autrui, mais qui ne peuvent se passer les uns des autres. C’est là toute la magie du scénario, qui vous pousse à accepter l’inacceptable, sans jamais vous manipuler pour autant. Cet abandon, c’est un abandon que vous choisissez sciemment.


Une partie du plaisir généré par Parasite vient du fait que le premier acte se déroule presque comme une comédie parfaitement huilée : on comprend assez vite où le cinéaste veut en venir, et l’on se délecte de la façon dont ses personnages remplissent leurs missions sans le moindre heurt. Et puis, d’un coup, le film bascule. L’insouciance du premier acte est balayée d’une traite, et comme le cinéma coréen le fait si bien (j’ajouterais le cinéma asiatique en général, notamment chinois), le drame intense, presque traumatique, prend le pas. Tout devient sombre, malsain, et pourtant le plaisir subsiste. Votre cœur bat, peut-être plus de la même façon, mais vous ne pouvez vous empêcher de sentir ses palpitations frénétiques dans votre poitrine.


Ce twist, totalement imprévisible, est fou. Mais la force de Bong Joon-Ho, c’est justement de ne pas s’en contenter. Au contraire, le cinéaste profite de ce nouveau statu quo pour pousser encore le récit plus loin dans ses retranchements. Se révèle alors le motif visuel qui me paraît le mieux résumer Parasite : celui de la verticalité.


Bong Joon-Ho oppose en effet constamment les idées de haut et de bas, dans une représentation quasi mystique (rappelons que le catholicisme jouit d’une position privilégiée dans la société sud-coréenne – je vous invite d’ailleurs à voir l’excellent 1987 de Jang Joon-Hwan, qui évoque brièvement pourquoi).


Le haut, c’est là où les riches vivent : dans les hauteurs de la ville (on peut les espionner en grimpant dans la montagne), tout en haut d’une petite rue en pente. Le haut, c’est également là où le fils de la famille pauvre vit son idylle avec la fille de la famille riche, dans le calme du premier étage. Une idylle simulée certes, mais toujours heureuse. Rien de mauvais ne se passe jamais là-haut.


Contrairement au bas. Là où vit la famille pauvre, dans les tréfonds de la ville (les premières habitations à être inondées en cas de tempête). Evidemment, en bas (en souterrain, même), c’est là que le film bascule dans l’insalubre. Et c’est surtout là que le troisième acte prend fin de manière sordide, dans le jardin de cet éden défectueux.


Bong Joon-Ho créé ainsi une sorte de labyrinthe vertigineux où l’homme se perd inéluctablement par son incapacité inhérente à rester en haut. Car en bas, il y aura toujours un monde de désirs, de jalousies, de possessions et de chair. Quelque part, Parasite réussit là où Us de Jordan Peele échoue : dans la rencontre impossible de la matière et de l’antimatière. Chez Peele, si les fondations de son univers se veulent fascinantes, l’exécution pâtit d’un sous-texte parfois trop opaque, ou parfois trop transparent. À l’inverse, Bong Joon-Ho jongle avec tous les éléments de son récit sans jamais sacrifier l’intelligibilité du résultat final. Et ça, peu de cinéastes peuvent s’en vanter.