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  • Thibault Merckel

John Wick : la raclée du succès


Dans 20 ans, parlerons-nous de John Wick comme nous parlons aujourd’hui de James Bond ou Indiana Jones ? Je ne saurai honnêtement faire de pronostic sur ce point, en revanche une chose m’apparaît certaine en sortant de John Wick Parabellum, troisième film de la saga : l’œuvre de Chad Stahelski et Keanu Reeves est à l’heure actuelle la meilleure franchise du nouveau millénaire.


A l’heure où Avengers : Endgame bat tous les records, ces mots paraîtront blasphématoires aux yeux de certains. Pourtant j’en conviens : d’un point de vue purement mathématique, Marvel est sans aucun doute la franchise ultime. Et, que l’on apprécie ou non les films en question, force est de constater que l’édifice savamment bâti par Kevin Feige et compagnie est un travail titanesque qui mérite au moins d’être reconnu pour ce qu’il est : un incroyable produit de son temps.


Mais là où John Wick se distingue des univers étendus qui peuplent aujourd’hui le grand écran, c’est sur son désir de n’obéir qu’à ses propres règles. Car ces œuvres ne sont pas de simples films d’action, encore moins des "films de baston" : ce sont de véritables ballets.


Il n’est d’ailleurs pas étonnant que ce troisième volet mette un moment en scène, l’espace d'une simple séquence, les tribulations d’une pauvre danseuse biélorusse tyrannisée par sa matriarche. Car chez John Wick, chaque plan est à l’image de ces contorsions : apparemment impossible.


Et pourtant, ce champ des possibles est constamment repoussé. En allant s’inspirer de ce qui se fait de mieux à travers le monde, notamment en Corée du Sud, en Indonésie ou à Hong Kong, les géniaux chorégraphes de la franchise parviennent à nous surprendre, à nous ébahir, et, fatalement, à nous faire mal. Très mal. Mais jamais le mal n’avait fait autant de bien.


Sans cesse virtuose, la caméra de Stahelski réussit le difficile pari de mettre enfin Hollywood à la page. Alors que les années 2010 ont été marquées par les chefs-d’œuvre indonésiens de Gareth Evans, The Raid et The Raid 2, l’Asie semblait plus que jamais la seule capable de porter le genre à de nouvelles hauteurs (l’un des architectes de la franchise, Yayan Ruhian, apparaît d’ailleurs dans Parabellum). Mais, alors que certaines productions asiatiques pèchent parfois sur le fond (exemple parfait avec The Night Comes for Us), John Wick n’est finalement pas qu’une succession de combats et de poursuites chorégraphiés au millimètre près : c’est avant tout un univers cohérent, décrit avec plus de subtilité que ce que les innombrables scènes de massacre laissent penser au premier abord.


En effet, rarement Hollywood aura su faire preuve d’autant de retenu dans son exposition que sous la plume du scénariste Derek Kolstad. Là où la plupart des franchises pataugent à nous présenter leur monde et ses lois à grands coups de dialogues sans imagination, de flash-backs sans intérêt, ou pire encore, de voix off lourdingues, Kolstad, lui, distille ses informations à travers l’intrigue sans jamais peser sur le rythme. John Wick prend le parti de faire confiance au spectateur, ce qu’Hollywood semblait avoir oublié ces derniers temps. 


C’est donc en partie sur le world-building, cette manière de nous plonger dans un univers cohérent et fascinant sans sacrifier l’intelligibilité du film, que John Wick tire son épingle du jeu. Finalement, le scénario se contente d’être intelligent à défaut d’être complexe – une distinction qui, encore une fois, est loin d’être monnaie courante.


Pour ne rien gâcher, les films reposent entièrement sur les épaules du seul Keanu Reeves qui, à plus de 50 ans, prend un malin plaisir à effectuer ses propres cascades. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les trois acteurs ayant les plus grosses scènes de combat dans Parabellum, à savoir Halle Berry, Keanu Reeves et Mark Dacascos, ont respectivement 52, 54 et 55 ans… Qui a parlé d’âgisme à Hollywood ?


Mais alors que chaque nouveau volet de la franchise repousse les limites du précédent, on est en droit de se demander si John Wick n’est pas déjà voué à une retraite malheureusement trop proche. Contrairement à James Bond mais à l’instar de Mission Impossible, difficile en effet de recaster un acteur principal sans qui la saga n’aurait plus de sens. Mais toutes ces conjectures ne nous empêchent pas de savourer notre plaisir. Car tant que Keanu sera d’attaque pour tuer les bad guys à coup de livres anciens ou de stylos Bic, je serai prêt à le suivre au bout du monde.


Qu’on se rassure néanmoins, avec un quatrième volet déjà annoncé et une série spin-off en préparation, nul doute que la meilleure franchise du nouveau millénaire a encore de belles années devant elle. Et cette affirmation, je suis prêt à vous combattre pour la défendre… Mais d’abord, parlons-en autour d’un bourbon.