Nolan, L’Odyssée, et l’importance d’être critique
- Thibault Merckel

- il y a 6 jours
- 9 min de lecture

Il existe un mythe persistant autour de Christopher Nolan, un mythe aux proportions exponentielles à mesure que l’industrie qui le célèbre, elle, tend à perdre sa vision, son imagination, et surtout son inspiration. Ainsi, Nolan représente aujourd’hui aux yeux d’une majorité du grand public l’un des seuls et uniques remparts contre la médiocrité hollywoodienne devenue monnaie courante depuis une vingtaine d’années, le dernier « auteur » capable de proposer un « spectacle » aussi divertissant qu’intellectuel.
Le mythe a de profondes racines, et se perpétue à travers le monde ; il est alimenté par l’industrie elle-même (le hold-up d’Universal au dépend de la Warner pour produire son dernier film en est la preuve la plus flagrante), par les fans du cinéastes (et leur voix est plus forte encore que celles des fandoms les plus critiqués de la sphère numérique), mais également par Nolan lui-même (ses derniers propos sur « la critique amateur » sont le symptôme d’un artiste devenu, à ses propres yeux, intouchable – voire essentiel).
Néanmoins, une œuvre jugée « supérieure » ne mériterait-elle pas d’être analysée de manière plus poussée que ce que magazines, fandoms et même spectateurs occasionnels aiment à clamer haut et fort ?
Ma théorie est très simple : et si finalement, les films de Christopher Nolan n’étaient que poudre aux yeux ? Et pour aller plus loin, je postule même que, malgré son succès toujours grandissant, L’Odyssée représente aujourd’hui le parfait spécimen pour déconstruire le mythe de Nolan en tant que cinéaste ultime.
Le sel de l’idée première
Pour commencer, l’idée ici n’est pas d’aller à l’encontre de l’opinion publique simplement pour le plaisir de l’anticonformisme – même si ce dernier, en dépit de son aspect élitiste, recèle peut-être en lui quelques vertus. Je ne pense pas que Christopher Nolan soit un mauvais cinéaste, ou que ses films soient des navets (à l’exception de Tenet).
L’Odyssée n’est pas une catastrophe artistique, pas plus qu’Oppenheimer ou Inception. Ces trois films, parmi les plus célébrés de sa filmographie, partagent d’ailleurs nombres de qualités et de défauts. J’irais même plus loin en affirmant qu’ils souffrent tous, de près ou de loin, des mêmes maux et insuffisances liés à la méthode Nolan.
Quelle est la première question, bien souvent inconsciente, à laquelle vous tentez de répondre à la fin d’un film ? Avant même d'analyser l’intrigue, le casting ou encore la direction artistique, se pose toujours, en premier lieu, la question des émotions ; larmes, gorge nouée, chair de poule, tout cette panoplie de réactions physiques qui constitue une large partie de la réponse. J’ai toujours postulé que Nolan était parfaitement imperméable à cette question pourtant vitale, plus encore dans le cinéma que dans les autres arts. Sa priorité n’est jamais l’émotion, car chez lui, le concept prime sur tout le reste. Cette vision des choses l’incite à constamment soustraire de ses films ce qui fait le sel de l’idée première.
Quelques exemples : dans sa trilogie Batman, en souhaitant ancrer le super héros dans un univers réaliste, Nolan retire le côté décomplexé et parfois extravagant propre à la bande dessinée américaine / dans Inception, en concevant de manière arbitraire toute une série de règles et de protocoles, Nolan réduit le rêve à une simple dimension où l’imagination et l’étrange n’ont pas leur place / dans Oppenheimer, en voulant se concentrer sur une certaine véracité historique, Nolan oublie le caractère sulfureux de son sujet et se débarrasse de toute idée de culpabilité (à contre-pied d’un corpus de films japonais d’après-guerre, traitant de près ou de loin du même sujet, mais d’un point de vue humaniste).
Dans L’Odyssée, en réinterprétant le poème épique d’Homère pour une nouvelle génération de spectateurs, Nolan se décharge complètement des problématiques chères au poète grec, pour n’en conserver que la surface : exit donc le Syndrome de Stress Post-Traumatique lié à une guerre de 10 ans, exit la culpabilité des survivants face aux atrocités de ce qui s’apparente à un génocide (Nolan y touche à peine du doigt, préférant axer le discours d’Ulysse sur la perte de la confiance entre les hommes, plutôt que sur le massacre de tout un peuple, bébés y compris), exit surtout la perte de la foi en des dieux dont l’influence sur les hommes est devenue si néfaste que leur existence même doit être remise en question. Ainsi, en mettant de côté les thèmes de l’œuvre originale, Nolan (qui cumule ici les rôles de réalisateur et de scénariste, rappelons-le) tente de se réapproprier un texte qu’il n’a vraisemblablement pas compris. Ce parti-pris aurait été pardonnable si cette interprétation moderne avait interverti les vieux thèmes homériques pour des thèmes analogues, peut-être plus proches des préoccupations d’un public en apparence différent (je soutiens que la différence, malgré les millénaires qui nous séparent, est en définitive bien plus mince qu’il n’y paraît). Néanmoins, force est de constater que la version de Nolan est absolument dépourvue de toute thématique forte : entre ses mains, L’Odyssée n’est plus que l’histoire d’un homme qui cherche, contre vents et marées, à rentrer chez lui. Cette idée narrative, dont L’Odyssée d’Homère est certainement l’archétype même, a été minée et exploitée des siècles durant par d’innombrables artistes. Le cinéma a lui-même généré des centaines d’œuvres inspirées de cette recherche existentielle – en 2026, un film de 173 minutes et 250 millions de dollars ne devrait-il donc pas proposer autre chose ?
Chaque choix doit avoir une raison
Il serait aisé de proposer un contre-argument à cette première analyse : pour celles et ceux qui n’ont pas lu le poème d’Homère, le film de Nolan ne devrait-il pas être jugé sur des observations purement cinématographiques ? En d’autres termes, se pourrait-il qu’en dépit de son infidélité envers l’œuvre originale, L’Odyssée soit malgré tout un bon film ?
Prenons pour exemple le choix du cinéaste de découper l’intrigue de manière non-chronologique (un outil scénaristique dont il est particulièrement friand). Au cinéma, chaque choix doit avoir une raison. En faisant donc appel à cet outil, qu’essaie de nous dire Nolan ? L’Odyssée est-il un film à propos de la mémoire et de ses imperfections ? Pourtant, il s’agit bien d’un Ulysse réduit, ayant oublié jusqu’à l’existence même de sa femme et de son fils, qui raconte une partie de son périple à Calypso ; dans ce périple, il en vient régulièrement à évoquer cette femme et cet enfant qu’en tant que narrateur amnésique, il est censé avoir oubliés. Ainsi, le mécanisme scénaristique de Nolan se retourne contre lui, créant des invraisemblances qui menacent de faire écrouler le château de cartes.
Ce n’est que lorsqu’il se décide enfin à nous dévoiler la tant attendue scène du siège de Troie que l’on comprend les intentions du cinéaste. En faisant intervenir cette scène pour lancer le dernier acte du film (une scène de L’Iliade qui, rappelons-le, est originellement l’élément déclencheur de toute l’intrigue, et qui devrait donc informer les actes des personnages a priori et non a posteriori), Nolan opère l’une de ses fameuses manipulations émotionnelles, dont le seul but est de générer une réaction de la part du spectateur, qui lui serait autrement inaccessible par des moyens plus sincères. Voici ce que cela implique concrètement : en refusant, pendant les deux premières heures du film, d’expliquer les raisons du mal-être du héros, et ce dans le simple but de le révéler bien plus tard, Nolan prend le risque de rendre ce héros opaque. Ses choix paraissent alors infondés, ses humeurs ne répondant qu’aux caprices et aux besoins du scénariste. Lorsque la révélation tombe enfin, en dépit de l’émotion passagère qu’elle suscite, elle ne permet pas de racheter entièrement le personnage d’Ulysse, de rendre ses pérégrinations compréhensibles et de créer l’empathie nécessaire à la justification de ses actes.
On touche ici à des règles essentielles de la narration. Une fois de plus, quelle est l’explication concrète d’un tel mécanisme ? Quelle profondeur ce découpage arbitraire apporte-t-il aux actions du protagoniste, et à son monde intérieur ? Puisque l’amnésie est amenée par la déesse Calypso, le film a-t-il pour but de creuser les motivations de ce personnage ambiguë et complexe ? La réponse est malheureusement bien plus bégnine : le mécanisme scénaristique, ici, n’a pas d’autre raison d’être que de duper le spectateur, en simulant l’apparence de la sophistication. C’est ici toute la méthode Nolan : parvenir à convaincre son public que la compréhension de son œuvre est une sorte de récompense, un rite de passage permettant aux intronisés de rejoindre le club des initiés ; « si c’est compliqué, c’est probablement que c’est bien ».
Prenons un autre exemple afin de juger L’Odyssée en tant qu’objet filmique – un exemple qui a d’ailleurs fait débat avant même la sortie du film. Lors des premières bandes annonces, les critiques ont fusé à propos des dialogues très modernes. Après 173 minutes, force est de constater que les critiques étaient fondées : la majorité des répliques sont vides de sens, contradictoires, anachroniques et même condescendantes (lorsque l’une des traductrices officielles du poème d’Homer a fait savoir son mécontentement quant à l’adaptation de Nolan, elle a dû faire face à l’ire et à l’agression de nombreux « défenseurs », confirmant le statut intouchable du britannique).
L’introduction résume d’ailleurs à elle-même les problèmes du film : extrêmement bavarde, longue et particulièrement mal montée (je mets au défi quiconque de compter le nombre de faux raccords), elle n’est qu’un mécanisme d’exposition qui échoue dans ses deux objectifs, impliquer le spectateur et présenter les grands thèmes. Et si quelques scènes ultérieures viennent rendre l’expérience un peu moins désagréable (les équipes qui entourent Nolan, notamment côté cinématographie ou effets pratiques, elles, ont du talent), elles n’ont pas la force visuelle, émotionnelle et intellectuelle nécessaire à sauver le film.
Réalité filmique
Cette analyse n’a pas pour but de faire une liste exhaustive de tous les défauts propres à L’Odyssée – au cinéma, et en particulier à Hollywood, rares sont les œuvres parfaites et les failles inhérentes à l’industrie font presque finalement partie de son attrait.
Néanmoins j’aimerais m’attarder sur un dernier point. Car s’il y a un aspect de l’œuvre de Nolan que même ses fans les plus virulents s’accordent à critiquer, c’est son traitement des personnages féminins. Alors, avec cette nouvelle œuvre, a-t-il enfin su entendre les reproches ?
Une fois de plus, la réponse tient de la poudre aux yeux. Si l’on peut d’ores et déjà ignorer Calypso et Circé (ce que fait également Nolan, totalement indifférent à leurs motivations), il ne nous reste plus que le personnage de Pénélope, fidèle épouse d’Ulysse. Quel parti-pris, pour cette femme difficile à écrire et surtout à adapter pour une audience moderne ? Ici, Nolan fait le choix de rehausser la nature du personnage, de lui donner un rôle plus actif, plus décisionnaire que dans l’œuvre originale. Mais y parvient-il vraiment ? Une fois de plus, au lieu de réfléchir à une écriture subtile et basée sur l’action, Nolan choisit l’illusion : en quelques répliques, il confère au personnage de Pénélope un contexte politique nouveau, affirmant qu’elle tient les rênes d’Ithaque depuis 20 ans. Deux lignes de dialogue suffisent, et l’affaire est pliée. En 173 minutes (comportant une présence importante du personnage), Pénélope n’est pourtant jamais dans l’action. Ainsi, tout ce qu’elle prétend plus tard dans son dialogue avec Télémaque n’est que pure invention scénaristique, mais jamais une réalité filmique à laquelle le spectateur aurait été témoin. Poussant ainsi celui-ci à mettre aveuglément sa confiance dans le dialogue plutôt que dans l’action – faut-il rappeler que jusque dans les années 30, le cinéma était muet ? Le dialogue doit toujours être complémentaire de l’action (et par extension l’image), et non guider constamment celle-ci. Autrement, nous entrons dans le domaine du théâtre.
La place au doute
Ce qui pose une dernière question : est-ce que finalement, puisqu’aucune œuvre n’est à l’abri d’une adaptation audiovisuelle, et compte tenu de la structure même du poème d’Homère, L’Odyssée ne serait-elle pas plutôt une mini-série ? Car il m’apparaît évident que dans le cas de Christopher Nolan, nous avons affaire ici à une œuvre de pure vanité, de la part d’un artiste dont la notoriété est telle qu’il ne souffre plus d’aucune supervision.
L’histoire me donne évidemment déjà tort, puisqu’à l’heure de l’écriture de ce papier, le film continue de cartonner au box-office, dépassant sans difficulté tous les autres films du cinéaste.
Alors, peut-être ne suis-je qu’un fou au pays des gens sains, et peut-être que Christopher Nolan est le plus grand réalisateur de sa génération. Peut-être même sauvera-t-il le cinéma. Quoi qu’il en soit, son œuvre déplace les foules et participe à la survie des salles – un constat qu’il faut savoir reconnaître et apprécier. Néanmoins, cela ne signifie pas que nous devons juger une œuvre sur la simple réputation de son auteur. Au contraire, faisons plus que jamais appel à notre esprit critique ; remettons en question ce que le reste du monde nous présente comme vertueux ou exempt de tout défaut.
Cela vaut pour le cinéma comme pour le reste – peut-être même encore plus pour le reste. Réapprenons à comprendre ce qui nous entoure, à analyser et à déduire. Laissons de la place au doute, et méfions-nous des absolutismes.
Car comme l’a dit Homère : « A dire vrai, ceux qui se révèlent incapables de sentir en eux-mêmes la petitesse des grandes choses ne sauraient reconnaître chez les autres la grandeur des petites choses. »
Ce qui n'a aucun rapport dans le contexte. Et qui n’est pas du tout une citation d’Homère.
D’où l’importance d’être critique.
PS : foncez voir RRR au cinéma tant qu’il est encore temps, ces 3 heures là seront de loin les meilleures de votre année.



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