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  • Thibault Merckel

Suicide Squad : autopsie


Pour ceux d’entre vous qui me connaissent un minimum, vous n’êtes pas sans savoir que je prête à l’éditeur américain DC Comics une affection toute particulière. Vous n’aurez d’ailleurs pas manqué de remarquer que, malgré un échec qualitatif évident, je n’ai rien écrit concernant Batman v Superman (que, pour des raisons de fluidité, nous nommerons ici BvS). Tout simplement parce que l’idée de départ était de toute façon si mauvaise, que je ne me sentais pas l’âme de jouer le fier prophète et son inévitable « je vous l’avais dit ». Néanmoins, et certains pourront en attester, j’éprouvais une sincère excitation à l’idée de voir le film ; oui, il y a eu déception, mais une déception mesurée, car anticipée.


La raison pour laquelle je prends la plume aujourd’hui est donc bien différente. Hier – mercredi 3 août 2016 – je n’ai pas été victime de cette fameuse « déception anticipée » : pire, j’ai subi une véritable insulte. Une insulte inattendue, violente. Incisive.


Car dire que Suicide Squad n’est pas bon est un euphémisme. C’est un naufrage.

Une fois de plus, je n’aime pas être porteur de ce genre de rhétorique. Mais il s’agit là d’un reflexe honnête, d’une réponse spontanée à un affront.


Les fans ont généralement la fâcheuse tendance à critiquer un film de ce genre (j’entends de franchise) en se basant sur des détails insipides qu’ils érigent en traîtrise ultime. Batman ne devrait pas tuer. Harley Quinn est trop sexualisée. Untel a toujours été blanc, ou hétéro, ou peu importe. Mais tout ça, ce n’est que le sommet de l’iceberg, un sommet qui ne pèse pas dans la balance et qui n’explique en rien pourquoi BvS et Suicide Squad sont si mauvais. Et par là j’entends intrinsèquement, profondément mauvais, en tant qu’objets filmiques. La question n’est pas de savoir s’il s’agit de franchises, de remakes, de reboots ou d’idées originales ; ils sont avant tout des FILMS. S’ils sont ratés, ce n’est donc pas leur nature qu’il faut remettre en question : ce sont leurs créateurs.


BvS était, dès le départ, bien trop ambitieux et précipité. Cependant, et en dépit d’un immense bordel prétentieux et inutilement complexe se déroulant sur près de 3h, on ne peut lui retirer son audace, et son envie de proposer un objet nouveau. En 121 ans de cinéma, BvS, par sa structure et son déroulement, se révèlerait presque novateur. Parfaitement raté, mais novateur. Qu’on apprécie ou non le film, ses nombreux défauts en deviennent au final une potentielle qualité – à condition de voir le verre à moitié plein.


Suicide Squad est une toute autre histoire : aucune de ses erreurs n’est pardonnable. 

Pourquoi ? Un mot : Fucking Kurosawa. Ok, ça fait deux mots. Laissez-moi recommencer.

Pourquoi ? Un mot : Akira Kurosawa. Ok, peut-être ne suis-je pas aussi bon en maths que ce que je croyais. Bref.

Il existe un classique japonais, bien connu à Hollywood qui s’en est inspiré à foison, titré Les 7 Samouraïs (1954). C’est l’exemple le plus parfait, le template vénéré, le saint patron des patrons, en matière de team-up. Ou comment filmer de manière intelligente la construction d’une équipe d’individus extraordinaires au service d’une cause qui les dépasse. Merde, si 3h30 en japonais ça faisait trop long pour David Ayer, il pouvait toujours se rabattre sur Les 12 Salopards (1967) ! Car c’est exactement ce qu’était censé devenir Suicide Squad : Les 12 Salopards du nouveau millénaire. Sombre et fun, sans pour autant délaisser une certaine complexité. Au lieu de ça ? Gris, ennuyeux, et facile.


Mais il est aisé de tout remettre sur dos du réalisateur. Le second (principal ?) fautif, c’est la Warner Bros. Loin de moi l’idée de brandir haut la bannière de l’anti corporatisme, bien au contraire : à la Warner ils savent prendre des risques qui paient – The Lego Movie, ça parle à quelqu’un ? Mais dès lors qu’il s’agit du marché des super héros, tous ces messieurs dames se chient littéralement dessus. Il faut dire que le concurrent direct possède déjà dix films et des centaines de millions de dollars d’avance. Alors chez Warner, on se précipite, et on ne prend même pas le temps de changer de caleçon. Six semaines pour écrire un scénario, c’est trop peu. Suicide Squad, bien avant de nécessiter plusieurs jours de reshoots polémiques, méritait avant toute chose une complète réécriture. Tout le monde le sait, le premier jet est rarement le meilleur.


La Warner n’a cependant pas pêché que sur son timing. Depuis le reboot de la franchise DC – donc depuis Man of Steel – il existe clairement un problème de ton au sein de ses films. On leur reproche un sérieux prétendument antithétique, une palette de couleurs bien trop terne ; en gros, tout ce que Marvel n’est pas. 


D’où le choix de penser Suicide Squad en terme de PG-13 (déconseillé aux moins de 13 ans), alors qu’il paraissait bien plus logique de lui apposer un Rated-R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés). Sorti de son carcan de blockbuster estival, ce film aurait pu être fou : un mélange entre Peckinpah, Rob Zombie et Tarantino. Violent, oui, mais assez extrême pour en devenir décomplexé. Pas d’antagoniste sans motivation ; pas de machine géante en guise de pitoyable prétexte scénaristique ; pas de flashbacks forcés ; pas de caméos marketing sans cohérence narrative ; pas de montage fourre-tout et sans structure ; pas de réalisation tiède et sans personnalité ; pas de dernier acte sans vie et déjà vu ; pas de happy end ridicule ; pas de répliques stéréotypées ; pas de publicité mensongère. Je devrais poursuivre en justice Ayer et la Warner, rien que pour ce dernier point. Que retiendra-t-on de Suicide Squad dans quelques années ? C’était au moins une putain de bande-annonce…


La liste est longue. Et encore, elle est bien loin d’être exhaustive. Que dire des relations entre les personnages ? Les acteurs ne sont pas mauvais, certains (certaines) sont même bons, mais aucun dialogue, aucune sous intrigue n’éveille en nous la moindre émotion. Les analogies sont paresseuses et de toute façon bien trop insuffisantes pour faire mouche. Le vice récent d’Hollywood est de placer des antihéros, voire des vilains reconnus, en haut de l’affiche et de conter leur histoire. Noble quête en effet, mais qu’advient-il lorsqu’en prenant le point de vue du méchant vous le rendez gentil ? Ce n’est plus l’histoire d’un méchant telle que vous tentez de nous la vendre ; c’est simplement l’histoire d’un gentil incompris – petit clin d’œil à l’insupportable Maléfique de Disney. Il existe pourtant des films reconnus et célébrés, mettant en scène de véritables vilains, viles du début jusqu’à la fin. La Chute a-t-il entrainé un regain d’amour envers Hitler ? Alors pourquoi s’évertuer à rendre Deadshot sympathique ? Nous voulons des salauds, des vrais, des mecs sans pitié qui puent la sueur et le vieux cigare. En somme, des personnages de western virils, pas des Will Smith hantés par des voix de fillettes.


Je vous l’ai dit, la liste est longue. Je pourrai encore deviser longuement, notamment sur l’utilisation quasi inacceptable de la musique dans ce qui, à l’heure où je couche mon mécontentement sur le papier, ressemble de moins en moins à un film, et de plus en plus à une débâcle sans nom. Je croyais révolu le temps des présences musicales si évidentes qu’elles en sont ridicules. J’avais tort. J’espère qu’ils n’ont payé aucun music supervisor pour nous pondre Kanye West, Queen, les Rolling Stones ou encore Eminem. Un étudiant en école de cinéma passe plus de temps à chercher la chanson adéquate pour son projet de fin d’année. Nous sommes en 2016 : il y a eu True Detective et Fargo à la télévision, deux exemples parfaits en terme d’utilisation d’une bande-son. Cessez donc de faire des films comme si votre public était débile. Et ne me lancez même pas sur la partition musicale de Steven Price, si omniprésente qu’elle avale toute possibilité d’intensité émotionnelle. La technique du trou noir, ça ne fonctionne que quand les images sont déjà belles au départ.


David Ayer, tu pourras donc crier « Fuck Marvel » le jour où tu seras véritablement capable de faire mieux. Se hisser au-dessus de la médiocrité ambiante ne devrait pourtant pas être compliqué. Alors certes – et Guillermo del Toro vous le dira mieux que quiconque – ça demande du travail, de la frustration, de la transpiration. Du talent, aussi.


Mais le talent n’est pas mort. Mon espoir non plus, d’ailleurs : cette fois-ci, je le place entre les mains d’une femme – enfin, de deux femmes pour être précis. Et je me sens plus en sécurité, d’un coup. Il est peut-être là, l’avenir d’Hollywood, vous ne croyez pas ?